LE SANCTUAIRE D'ETTY MACAIRE

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Présentation de « Debout, dignité » de Lassina Kéita

Lassina Kéita a publié, cette année 2013, une œuvre intitulée « Debout, Dignité » aux éditions dhart au Canada. Cette œuvre s’inscrit clairement dans le genre poétique. J’ai lu, la première fois, un poème de Lassina Kéita sur facebook. Ce poème avait pour titre « Le Féticheur ».  Immédiatement, j’ai été frappé par la puissance évocatoire de sa plume. C’est le recueil d’où ce poème a été tiré que je tenterai de présenter.

Je focaliserai mon attention sur :

-         Le titre de l’œuvre

-         La composition

-         La thématique

-         L’écriture

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Le titre de l’œuvre

 

Le titre de l’œuvre est « Débout, Dignité ». Il est composé de deux mots. Le premier est un adverbe et le second un nom.

L’adverbe « débout » sonne ici comme un ordre, un impératif, mieux une exhortation. Il est une invite à la verticalité, à l’élévation. Il s’agit d’abandonner un état subalterne, une situation de chute, d’infériorité pour une autre plus noble, plus élevé. A qui s’adresse-t-il ?

Le second mot « Dignité », un nom, en est la réponse. Il s’adresserait donc à la « dignité ». Le mot ici est une personnification. Derrière le mot se trouve une personne, un groupe. Le mot pourrait être une métonymie représentant  un homme ou un groupe d’hommes. En tenant compte de l’environnement de l’auteur, on peut formuler l’hypothèse qu’il s’adresse à son peuple et par extension à l’Afrique. Mais quelle Afrique ? L’Afrique en décadence, l’Afrique de la dignité perdue, de la dignité affalée. Le mot Dignité sonne comme le concentré du rêve du poète pour l’Afrique. Il exhorte son peuple à se redresser en vue de retrouver l’aura perdue, la puissance d’antan. Dans un contexte plus moderne, la dignité quêtée alors rime avec la démocratie, le développement, la liberté.

Je relève ici une intertextualité. Le mot « débout » dans sa charge sémantique nous renvoie à l’appel de David Diop lancé aux nègres écrasé sous le joug colonial, dans le poème : « Défi à la force » quand le il dit : « Relève-toi et crie :NON » . L’adverbe « débout » fait penser également au grand cri d’Aimé Césaire dans la fin de Cahier d’un retour au pays natal, lorsqu’il clame : « La négraille assise/inattendument debout/debout dans la cale/debout dans les cabines/debout sur le pont/ debout dans le vent/debout sous le soleil/debout dans le sang/debout/et libre ».

Le titre donc de ce livre est le signe que Lassina Kéita se fait l’héritier d’un combat dont les prémisses remontent à l’ère coloniale. La parole poétique se veut donc une parole ininterrompue.

 

La composition

 

Le livre « Débout Dignité » est un édifice, tissé de mots,  solidement bâti sur un trépied, c’est à dire trois piliers ou vous voulez  trois sections. La première section est intitulée « Dignité », la deuxième « Cosmos » et la troisième « Principe féminin ». Une analyse de ces trois titres nous permet de comprendre les trois forces vitales qui ont inspiré notre barde.

La première force vitale est la « dignité », elle est d’ordre moral. Elle renvoie à une valeur qui fonde la noblesse de l’homme. La deuxième force est le « cosmos », elle est d’ordre spirituel. Elle nous ramène au Grand Esprit, à la Force Suprême, si vous voulez à Dieu dans ces diverses conceptions. La troisième force qui nourrit l’inspiration du poète est d’ordre humain et social. Il s’agit de la « Femme » c'est-à-dire l’énigme, la sensibilité, l’intuition, la protection.

La première et la troisième section sont constituées de 7 poèmes chacune. Pendant que la deuxième est composée de 12 poèmes. Il est connu que les chiffres 12 et 7 sont sacrés.

Le 12 nous fait penser aux 12 mois de l’année, aux 12 signes du zodiaque, aux 12 tribus de Juda. Le 12 renvoie au 3 lorsqu’on additionne le 1 et le 2 qui le composent. Et le 3 exprime l’équilibre. C’est le symbole de la création ; il évoque la communication, le succès et allie les forces positives et les forces négatives

Le 7 nous renvoie aux 7 jours de la semaine. Le chiffre 7 symbolise la recherche de la perfection ; il est synonyme de repos, de méditation, de spiritualité, de religion.

La composition de cette œuvre au vu de ce qui précède est-elle anodine ?

Nous notons seulement que cette composition démontre le souci d’équilibre, la quête de perfection de l’auteur. Cette œuvre a donc une portée philosophique et spirituelle.

 

La thématique

 

La thématique de cette œuvre épouse les contours de sa composition triptyque. Elle est fondée sur l’Amour : l’amour de l’Afrique, l’amour de Dieu, l’amour de la femme.

L’Afrique dont il est question s’inscrit dans une approche onirique. Il s’agit d’une Afrique rêvée. C'est-à-dire une terre fière et attachée à ses valeurs et croyances, mais ouverte et avide des apports positifs de l’extérieur, des positivités à sa portée. Et c’est au nom de cet amour pour la mère patrie, que souvent ses mots deviennent comme un grand cri. Un grand cri de colère et de dénonciation. Le poète y dénonce les grandes contradictions qui tirent l’Afrique par le bas ; son incapacité à accoucher des solutions à ses propres maladies. Son complexe vis-à-vis de l’Occident qu’elle prend plaisir à flétrir mais dont elle ne peut s’en passer. Il dénonce la déflagration du tissu social, la décrépitude des valeurs morales et sociales qui ont nourri la grandeur des Anciens. Il invite à mériter des grands empereurs dont Soundjata Kéita.

 Dans sur les « ruines du soleil », par exemple, le poète déplore la déchéance spirituelle du peuple du Mali, microcosme d’une Afrique en décadence. Il y pleure « Gao/Kidal/Sur les ruines du Soleil/ Ou dieu trouva, hélas, la mort ». Et cependant, brûle en lui l’espoir du réveil. Devant un tel tableau, Dieu devient le recours ultime. Il est la source et l’inspirateur suprême : « « Sous la dictée, j’écris/J’écris sous la dictée céleste/Ni Prophète, ni Messie/ Ma voix émane du Firmament/Au plus haut du Cosmos/ Je parle de la part de Dieu ». Dans cet ouvrage, le poète conçoit Dieu dans ses différentes manifestations, en transcendant les barrières et le sectarisme. « Je ne serais pas mécontent  de proclamer un néo-bossonnisme, si cher au maitre Jean-Marie Adiaffi. En militant pour la défense et l’illustration de nos us et coutumes : des traditions, les Masques, les écoles initiatiques, les forets, les mers… » nous confiait-il lors d’une interview.

En outre, le poète rend hommage à la femme et lui réserve toute une section. Fascinante et mystérieuse, nul ne peut se vanter de la connaître véritablement. Ni ange, ni démon, elle constitue une totalité, voilà pourquoi tous les esprits éclairés invitent à la respecter. Si avec la femme rien ne marche, sans la femme tout est foutu » disait Hampaté Bâ.

En clair, les thèmes dominants de ce livre sont relatifs à la spiritualité,  à l’Afrique et à la femme.

 

L’écriture

 

Quelle sont les caractéristiques essentielles de la poésie de Kéita à travers « Débout, Dignité » ?

La poésie de Kéita est une natte de mots tissée de fils de toutes les couleurs, de toutes les origines. Le poète est ouvert à tous les vents, à toutes les influences. Sa poésie est libérée des cadastres et des frontières, d’où le recours aux vers libres qui ont l’avantage de traduire sans difficulté la passion qui le consume.

Si les mots du poète sont français, sa poésie est africaine. Elle respire du pouls de son terroir. Les références onomastiques, les images et certaines tournures linguistiques portent les marques de l’espace mandingue où le poète Kéita de souche nobiliaire est issu. C’est un univers qui fonde sa fierté de son passé glorieux, parsemé d’exploits et de la geste des empereurs. C’est un univers bercé depuis toujours par les chants des griots et la mélodie des koras et des balafons. Sa poésie s’inscrit dans la pure tradition oraliste dans laquelle la parole est sacralisée et le chant omniprésent. Pour mieux goûter aux poèmes de ce recueil, il faut les chanter, les psalmodier. Nous comprenons alors l’occurrence des procédés rhétoriques telle la répétition,  l’anaphore, l’apostrophe.

Les poèmes prennent souvent l’allure d’incantation. L’incantation ici est loin d’une quête magique. Elle se situe strictement au niveau de la forme. A dire vrai, il s’agit surtout de l’invocation. Certains poèmes sont rendus comme des prières, des supplications. L’invocation vise à libérer les énergies supérieures au profit des hommes.

Habité par le chagrin, la parole du poète baisse en intensité ; les vers alors chutent et épousent un langage à la lisière de la prose. Pour preuve ces vers tirés de « lettre à Léon Gontran damas » : « Hélas, l’Afrique est encore à l’âge de la daba et du coupe-coupe/Au transport de matériel à dos d’âne/ En ce XXIe siècle/ O temps, mais nul ne revendique la responsabilité du naufrage/ Sur le fichier, point de mea culpa, / C’est le blanc, c’est la colonisation, c’est l’esclavage, c’est breton Woods ».

On note également dans cet ouvrage le recours à de nombreuses interrogations. Il s’agit généralement d’interrogations rhétoriques. Elles traduisent le désir du poète de comprendre les drames et les tragédies. Elles s’adressent à la conscience des Africains pour qu’ils se mettent en cause.

 

Conclusion

 

« Débout, Dignité » de Lassina Kéita, le livre qui nous réunit ici, témoigne du désir du poète de participer à toute action qui va dans le sens du réveil de l’Afrique. Il y rêve une Afrique plus virile, plus féconde, une Afrique qui tire sa force de son passé ; mais une Afrique ouverte, engagée à jouer son instrument, sa partition pour participer au grand hymne à l’honneur de l’humanité. Les cris de colère mais aussi d’espoir qui jaillissent de certains vers portent la passion qui habite le poète. Chaque fois qu’un homme a pu donner de l’espoir à un peuple déchu, c’est qu’il lui a dit des mots qui ressemblent à un poème. La poésie n’est pas une suite de mots stériles, elle est verbe fécond.

Amis du livre, notre poète nous dit que l’Afrique est un géant couché. Il faut la remettre débout. Il faut reconstituer, comme le dit le pr Boa Thiémélé, le corps d’Osiris. C’est à cette œuvre que nous convie le jeu des mots de Lassina Kéita. Alors « Débout, Dignité ».

Je vous remercie.

 

Etty Macaire (Critique littéraire)

 

Lassina Kéita, Débout, Dignité, Poésie, dhat éditions, Canada, 2013



14/11/2013
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