LE SANCTUAIRE D'ETTY MACAIRE

LE SANCTUAIRE D'ETTY MACAIRE

LITTERATURE : L’EPINEUSE QUESTION DE L’EDITION EN COTE D’IVOIRE


Le terrain de l’édition n’est plus la chasse gardée des grandes maisons. Désormais, l’espace est disputé par des maisons plus ou moins petites qui se battent pour s’ouvrir un chemin dans la difficile « jungle » éditoriale. Malgré ce regain de vitalité, tout n’est pas rose…

 


Le temps où étaient rares les écrivains qui proposaient les manuscrits est révolu. Les Ivoiriens écrivent abondamment et l’espace de l’édition connait un petit boom. Malgré ce vent printanier, nos maisons d’éditions ne donnent pas satisfaction aux auteurs et cela pour deux raisons majeures.

 

Les pressions budgétaires

 

Les maisons d’édition ivoiriennes publient irrégulièrement et difficilement. Les maisons qui ont, de façon claire, une saison ou une périodicité de publication d’ouvrages sont rarissimes. Il en existe même qui, comme elles étaient frappées de stérilité, peuvent traverser cinq longues années ou plus sans publier le moindre ouvrage. Un manuscrit déposé dans nos structures éditoriales, lu, corrigé et reconnu comme valide, peut y passer six voire dix ans, plongeant ainsi l’auteur dans une période de découragement. Même des auteurs confirmés ont dû tempêter ou se ronger les freins avant de voir leur livre publié. Nombreux sont les manuscrits frustrés qui continuent de moisir dans les tiroirs de nos éditeurs.

La raison de ce dysfonctionnement est facile à deviner : manque d’argent. Oui, il est avéré que les maisons d’éditions sont confrontées à de terribles pressions financières. Que faire ? Selon Serge Grah (écrivain et éditeur) les maisons d’édition, pour tenir la route demandent ou même exigent à leurs auteurs de participer financièrement à la publication de leurs propres livres. « En tout cas, la pratique connaît ces dernières années un boom. En effet, ils sont de plus en plus nombreux ces Ivoiriens qui paient pour que leur œuvre soit publiée. C’est ce qu’on appelle l’édition à compte d’auteur. Payer pour être édité. Dans cette période de crise généralisée, c’est tentant de demander à un auteur de délier sa bourse pour la publication de son livre. En tout cas, les éditeurs ivoiriens n’hésitent plus à le faire. Et c’est très souvent qu’ils l’imposent même », reconnait Serge Grah. Quelle sera finalement la tâche des éditeurs si l’auteur lui-même doit payer de sa poche ? Serge Grah répond : « Dans ce cas, ils offrent différentes prestations qui vont de la correction du manuscrit à la distribution, en passant par la composition, l'impression, les formalités de déclaration légale (dépôt légal et l’International Serial Book Number) et la gestion des commandes. L’édition à compte d’auteur se présente ainsi comme la seule issue pour les auteurs qui veulent absolument être publiés chez un éditeur. Car, il existe aussi l'autoédition qui, elle, consiste à faire appel directement à un imprimeur sans passer par un éditeur ». Une telle pratique signifie simplement que les démunis ne peuvent pas publier. Or, le talent et l’inspiration n’ont rien avoir avec la classe sociale. L’édition ivoirienne serait elle sinistrée au point de voir les éditeurs se muer en prestataires de service ? La réponse est oui. Mais le problème n’est pas spécifique à la Côte d’Ivoire. Les structures éditoriales même en Europe connaissent des difficultés de trésorerie. C’est du moins ce qui ressort des propos de Serge Grah : « Qu’on ne s’y méprenne surtout pas. Cette option éditoriale n’est pas propre aux éditeurs ni aux auteurs ivoiriens. En France, une maison d’édition très connue des universitaires ivoiriens s’en est presque spécialisée. Elle qui exige des auteurs des manuscrits retenus la prise en charge de la prépresse (correction, mise en page) et n’accepte que le prêt-à-clicher. Les auteurs des ouvrages ainsi publiés ne touchent de droits d’auteur qu'après la vente du millième exemplaire. Autant dire jamais. En plus, ils doivent acheter en moyenne 250 exemplaires du tirage. Pour les auteurs, il n’est plus tenable de qualifier cette maison d'éditeur à compte d'éditeur. » Sans argent et confronté à une population qui lit de moins en moins ou qui ne lit que la presse politique, sportive et people, nos éditeurs et nos auteurs sont en danger de mort.

 

 

Crise de confiance entre auteurs et éditeurs

Entre les auteurs et les éditeurs ivoiriens, c’est le désamour total. Nos auteurs ne font plus confiance en nos éditeurs. Les premiers reprochent aux seconds d’entretenir le flou quand il est question d’argent. Hyacinthe Kacou (écrivain), déçu, s’interroge : « y a t-il une maison d'édition digne de confiance? Je vous en prie; indiquez-moi une seule maison d'édition sérieuse, sous nos tropiques, surtout en côte d'ivoire, qui paie à l'auteur ses droits d'auteur sans chercher à manipuler les chiffres, sans procéder à des calculs arabes! si vous en connaissez une, faites-moi signe ! ces éditeurs vous déclarent ‑ et encore, faut-il les harceler ‑ ce qu'ils veulent bien déclarer... ». Les auteurs, dans leur majorité, ne sont pas tendres avec les éditeurs qu’ils accusent de les gruger sans vergogne. En effet, non seulement, ces derniers ont du mal à payer les droits d’auteurs mais en plus, ils n’offrent aucune visibilité au créateur qui ne voit que du feu à l’heure des bilans, s’il y en a. Sur cette question, Holy Dolores (rédactrice Web à L’Autre Afrique) est plus sévère dans ses propos : « C’est à l’image du pays…rien n’est sérieux, rien n’est vraiment réglementé. Il n’y a pas de lois protectionniste pour les citoyens en général, à plus forte raison les hommes de l’art ! Du coup les plus forts peuvent piétiner les plus faibles sans sourciller…Je ne pense pas qu’il y ait une maison d’édition sérieuse ici ». Yehni Djidji est écrivaine et scénariste ; elle anime un blog assez bien connu par les internautes ivoiriens. Elle atteste cette opinion en ces termes : « La première fois que j’ai tenu un contrat d’édition entre les mains, je me suis demandé quelle garantie j’avais que les chiffres transmis par la maison était les bons. Je me le pose toujours ! Parfois on te donne un document, juste un chiffre. Tu as vendu 100 ce mois, 250, 500..ça fait pitié ».

De tous ces avis, il ressort que l’auteur ivoirien est victime de mystification et d’arnaque sans qu’il ait les armes nécessaires pour se défendre. On dit souvent que l’ouvrier mérite son salaire, mais l’auteur ivoirien, lui, doit se convertir en ascète et accepter d’être un créateur désintéressé. Car finalement, on n’écrit pas dans l’espoir de vendre et se faire de l’argent mais juste pour s’exprimer. C’est par ailleurs, cette crise de confiance entre l’éditeur et l’écrivain qui a amené des auteurs comme Isaïe Biton Koulibaly ou Camara Nangala à créer leur propre maison d’édition.

 

 

Des voies de solutions existent


Que faut‑il faire alors pour améliorer le sort des créateurs? Les auteurs ont‑ils des voies de recours ? Les uns attendent un coup de pouce du gouvernement pour aider les maisons d’éditions à être plus performantes ; les autres pensent qu’il faut que les auteurs s’organisent, en prenant en charge l’édition de leurs manuscrits. Frédéric Cantraine (L’Humanité) pense que la deuxième option est la meilleure. Il propose que les auteurs Ivoiriens envisagent de créer une coopérative d’édition dont ils seraient les membres du Conseil d’Administration : « L’idée d’une société coopérative à l’inverse d’une S.A ou d’une SARL, n’est justement pas de viser comme objectif ultime le profit maximum, mais une rémunération juste de ses membres. Les artistes, membres fondateurs de la SC et membres de son Conseil d’Administration auraient ainsi le monopole de décision de la ligne éditoriale, et un regard sur la gestion financière de la maison d’édition, dont la gestion technique serait confiée à des salariés professionnels de l’édition. » Frédéric Cantaine est convaincu que le regroupement d’un grand nombre d’écrivains dans une association coopérative peut constituer « une force et un lobbying capables de faire basculer une maison d’édition, avec la puissance du contrôle permanant, liée à la force de ce lobbying ». L’existence d’une puissante association d’écrivains ayant sa propre maison d’édition obligera certainement les autres maisons à s’améliorer ; elles « seraient tenues d’être plus sérieuses et plus audacieuses qu’elles ne le sont en ce moment » pense Cantaine. Une autre voie : embarrasser les maisons d’édition pour les amener à respecter leurs engagements envers les écrivains. Cela revient pour l’Association des Ecrivains de Côte d’Ivoire par exemple de rédiger une liste de maisons non fiables et d’en donner les raisons. Une telle démarche va constituer un moyen de pression susceptible de pousser les maisons sur la voie d’un véritable professionnalisme.

En somme, les écrivains ivoiriens doivent se réorganiser et faire preuve d’imagination que de subir la loi des éditeurs. En tant que créateur l’imagination n’est point la moindre de leurs qualités. Mais au préalable, il est temps que l’AECI naisse de nouveau. Elle a besoin d’un grand bouleversement,  d’une révolution même, celle qui précède les véritables renaissances. La balle est dans le camp des écrivains …

 

ETTY Macaire

Critique littéraire


Article publié dans le quotidien ivoirien LE NOUVEAU COURRIER du 16 Decembre 2011



16/12/2011
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