LE SANCTUAIRE D'ETTY MACAIRE

LE SANCTUAIRE D'ETTY MACAIRE

L’Etat z’héros ou la guerre de gaous de Maurice Mandaman : La sorcellerie des guerres africaines mise à nu

Les heures de déchirures ouvrent les écluses de l’inspiration littéraire. Alors, les écrivains, visités par les muses , pleurent et chantent de leurs plumes généreuses pour questionner les plis de la tragédie. Ainsi va le calame de Maurice Bandaman dans ce livre polyphonique qui est ni plus ni moins une stylisation des crises africaines sur le schéma de celle de son pays.

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Le narrateur intradiégétique est Akanèwa l’araignée, célèbre personnage des contes ivoiriens. Perfide, rusé, impitoyable, il égrène le récit avec truculence et pitrerie arrachant au lecteur sourire, grimace et colère. Dans  ce conte romanesque dessinant un pays en guerre par la faute d’un dictateur nommé Kanégnon et des rebelles assoiffés de sang et de gloire, il n’y a pas de limite entre la réalité et le cauchemar. Au milieu de l’ouragan de feu et de souffre, de l’hémorragie du peuple pris au piège de la « guerre des gaous » se joue tout le drame de la politique en Afrique. Pourquoi conquiert-on le pouvoir ? Pourquoi organise-t-on une rébellion ? Quel idéal poursuivent les hommes politiques ? Et quelle place fait-on au peuple pour qui tout se justifie ?

C’est un univers déconstruit, dégénéré, désarticulé que l’artiste nous peint dans ce livre : « Dans la zone gouvernementale comme dans la zone rebelle, la même misère, le même peuple qui croupit sous le poids de la maladie, de la faim, de la pauvreté. Au nord comme au sud, je vois des familles sans le sou, ne mangeant qu’une fois tous les trois jours, quand la mère ou la fille a pu ramener quelques jetons offerts par un amant généreux » (P268).  Boubounie, ce pays pris dans les serres d’une guerre affamée de toutes les faims partage avec notre pays la Côte d’Ivoire les mêmes odeurs putrides, les mêmes discours mensongers, les mêmes acteurs politiques égoïstes. Les visages des acteurs de la crise ivoirienne défilent sans discontinuer dans cette fiction. Dans sa verve satirique, Maurice Bandaman n’épargne personne. Il flétrit également les « diplomates et les soldats des Forces dites impartiales » qui « en grands malins et en bons experts conseillant tout le monde et profitant de tous à la fois, et ces fonctionnaires et ces soldats de l’Onu (qui)  rêvent secrètement d’une guerre longue et interminable pour se faire beaucoup de dollars » (P 171)

 

Le roman de Maurice Bandaman est un creuset de foisonnement d’images et de symboles de toute sorte. Le chiffre sept et ses multiples connaissent un emploi récurent comme lors d’une incantation numérologique. Truculente, luxuriante et déchaînée, l’écriture de l’écrivain est un champ de licence artistique. Les mots, libérés de leur sens originel et premier, enrichis, sublimés  peignent sur un rythme cadencé le tableau sombre de la douleur et de l’horreur. Au gré de son imagination et de sa créativité, Maurice Bandaman fait danser et criailler sa plume jusqu’à la lisière de l’inattendu. La langue dans ce livre est un mélange de différents registres. Le vocabulaire recherché et les mots de la rue selon le besoin se relayent dans ce récit haletant. Le nouchi ivoirien investit les pages de ce livre sans aucun complexe. Les onomatopées caractéristiques de nombreuses langues africaines et les chants rythmant les pérégrinations du narrateur donnent à la narration une couleur africaine impressionnante. L’auteur porté par sa soif de se libérer pour mieux peindre l’horreur se permet des distorsions voire des perversions de certaines expressions bien connues. Ce conte romanesque par les coups audacieux qu’il porte à la langue française se veut le lieu du renouvellement de la littérature

Dans la description des horreurs et de la décrépitude des valeurs morales et sociales, le poète met fin au cloisonnement entre la fiction et la réalité. Les valses d’Akédewa et le grotesque du comportement du Président sont peints sous le registre de la caricature. Le chef de l’État, l’audacieux et le mystérieux Kanegnon, mis en scène dans ce livre est un personnage rustique, sans aucun tact, un bouffon comme on le voit souvent à la tête des pays africains. A ce niveau le parti pris de ‘auteur se lit aisément entre les lignes. Le cri du militant de temps en temps vient ses notes furieuses au chant de l’artiste.

En somme L’Etat Z’héros ou la guerre des gaous fustige l’échec et la médiocrité des hommes politiques. En révelant la complicité tacite entre le camp gouvernemental et la rébellion avec pour objectif l’enrichissement illicite et rapide au détriment du peuple, l’auteur fustige la laideur de l’homme politique sous les tropiques vu ici comme un concentré de duplicité, d’hypocrisie et de manipulation. Akadewa, le narrateur en naviguant entre les deux camps selon ses intérêts est l’incarnation de cette race de politiciens-prédateurs qui poussent sur les terres africaines.

 

Macaire Etty

 

Maurice Bandaman, L’Etat Z’héros ou la guerre des gaous, Frat mat éditions, Michel Lafon, 2016

 

Fraternité Matin du 28 mai 2016



31/05/2016
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