LE SANCTUAIRE D'ETTY MACAIRE

LE SANCTUAIRE D'ETTY MACAIRE

Interview/ Hilaire Kobenan, auteur de « L’Île Devoréé »

Censeur dans un Lycée de ce pays, Hilaire Kobenan est professeur de lettres à l’origine. Son premier roman publié, L’île dévorée, est certainement la première œuvre littéraire de fiction posant le problème de l’érosion marine de front. Dans cette entrevue, avec passion et conviction, l’écrivain lève un coin de voile sur son œuvre.

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La première chose qui frappe dans votre roman, c'est ce titre métaphorique (L'île dévorée). Comment l'avez-vous trouvé et qu'avez-vous voulu communiquer au lecteur?

Ce titre métaphorique est un tout un programme. Il s’impose de lui-même à la lecture du roman. J’ajouterai même que l’histoire racontée est une métaphore filée qui passe en revue plusieurs problèmes que vivent les africains. L’Île de Bill-Wharf est un microcosme car l’Afrique est aussi une grande île ! Le lecteur doit surtout retenir que l’heure est grave : il faut qu’il joigne sa voix aux nôtres pour aider à sauver nos terres qui disparaissent sous les eaux.

 

Au vu de la gravité de la question de l’érosion côtière, ne pensez-vous pas qu'un essai aurait eu plus d'impact qu’un roman ?

Vous n’êtes pas le premier à me faire cette remarque. Vous pensez vraiment que les essais ont plus d’impact que les romans ? En tout cas, moi, j’ai fait le choix d’aborder le drame de l’érosion côtière dans un roman pour toucher plus de lecteurs... Ici, l’imaginaire et la réalité se côtoient si étroitement que certains m’ont dit qu’il y retrouve mon village, Lahou Plage. Non ! C’est une erreur que de croire que le retrait du trait de côte n’est visible qu’à Lahou Plage. Pour tout dire, mon objectif était de toucher du doigt un drame bien visible mais qui n’est abordé que dans les séminaires et colloques.

 

Peut-on dire que c'est cette tragédie écologique que vous connaissez très bien qui a fait de vous un écrivain?

Honnêtement, je ne me considère pas encore comme un écrivain. Je ne suis que l’auteur d’un roman-plaidoyer pour la cohésion sociale et pour la lutte contre l’érosion côtière. L’Île dévorée n’est pas mon premier manuscrit bien qu’il soit le premier à être publié. J’ai dans l’escarcelle d’autres œuvres que les lecteurs découvriront, si Dieu le permet ! Je pense sincèrement que ce premier ouvrage me permettra de m’améliorer grâce aux critiques et suggestions. Je profite pour remercier les lecteurs qui l’ont si bien accueilli.

 

Cette tragédie d'ordre écologique a des ramifications politiques. Y a-t-il à votre avis une interférence entre les deux champs?

 Non, je ne le dirai pas de cette manière. Comme je l’ai dit plus haut, mon roman a un point d’ancrage sur les côtes du littoral ivoirien. Beaucoup de lecteurs ne savent pas que Lahou Plage est un ancien port et que les 3/4 de cette ancienne ville coloniale se trouvent  actuellementdans l’Océan Atlantique. Les villes de Grand-Bassam, Jacqueville, Fresco, Sassandra, San Pedro et Tabou chez nous sont tous les ans amputés de 2 mètres de leurs terres. … quand je me projette dans dix ans, ce que je vois me fait peur ! Entre nous, est-ce la vérité d’écrire encore dans les manuels scolaires que la Côte d’Ivoire a une superficie de 322644 km² quand on est conscient qu’une partie de notre patrimoine se trouve dans la mer depuis 1960 ? C’est là que j’accuse les dirigeants politiques partout dans le monde où le problème persiste. Nos gouvernants doivent se réveiller et prendre le taureau par les cornes ! J’ai pu constater, dans mes recherches, que tous les pays du monde ont un ministère chargé de l’environnement ; il faut donc que des mesures structurelles soient prises pour minimiser « ce cancer de côtes » sur la vie de nos populations.

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Dans votre roman, la "guerre" entre Motam et Dibo les deux personnalités politiques de la région semble refléter les querelles politiques au plan national…

Je dirai que les problèmes que nous vivons chez nous sont malheureusement les mêmes partout ailleurs. Je réaffirme que ceux qui nous dirigent ne doivent pas montrer pattes blanches dans l’affaire. Le cas Motam et Dibo nous montre bien que l’érosion côtière, qu’on perçoit en première lecture, cache une chose plus dramatique : l’érosion des mentalités en Afrique. … nous sommes consumés par les rancœurs et la cupidité. Pendant que nous sommes bien assis sur l’orgueil, nos pays vont à vau-l’eau. La morale dans L’Île dévorée est que nous devons nous unir dans nos différences et dans notre diversité pour bâtir un pays qui chante la paix ! Si nous ne nous réconcilions pas comme finalement l’ont fait Motam et Dibo, c’est indéniable, un jour notre pays disparaîtra comme Bill-Wharf !

 

La politique dans votre roman suit la courbe de la tribu...d'autant plus que les deux rivaux sont des chefs de tribus.

En effet… et je n’invente rien. Malheureusement, c’est la source de nos malheurs, le cancer part de la tribu et ses métastases se répandent dans tout le pays qui en est gangréné. Ceux qui veulent faire régner la chienlit n’utilisent pas autre chose. Les partis politiques ont tous une base tribale chez nous en Afrique. Et, nos intellectuels dans nos régions jouent sur cette corde lorsqu’ils se sentent menacés dans leurs ambitions politiques. Vous savez nos populations sont, en grande partie, illettrées donc c’est facile de les manipuler. C’est ce que j’ai voulu faire ressortir dans mon roman. Vous voyez comment parfois les politiciens nagent dans la boue ? Ils se battent en public, ils se battent dans les conseils municipaux et régionaux. … C’est tout cela qui retarde le développement de nos régions. Les cadres doivent se mettre ensemble pour le progrès. J’ai dit l’autre jour sur une chaîne de radio que tous nos élus doivent avoir un exemplaire de mon ouvrage. Il y a un message fort à leur endroit.

 

 Quel sens avez-vous voulu donné à la mort du vieux Dibo qui a refusé d'abandonner la cité condamnée à être engloutie par la mer?

Il est le symbole de l’attachement à nos valeurs traditionnelles ; il est le modèle des défenseurs de la culture et du patrimoine. Dans le roman, même face à la mort, il est resté en tenue traditionnelle de chef dans son lit. Avez-vous un instant imaginé la douleur que ressentent les chefs des villages que dévore la mer ? Pourquoi l’Etat injecte-t-il des sommes impensables dans l’extension des villes balnéaires alors qu’une partie de cet argent pourrait être utilisée pour contenir les assauts de la mer ? Si rien n’est fait, tôt ou tard, ces réalisations modernes seront englouties. Voilà la position de Dibo !

 

Il est aussi possible qu'il soit loué comme un héros. N'est-ce pas?

Dibo peut être un modèle pour nous tous. Il en est de même pour Motam. Il est clair que chacun de nous a sa propre vision des choses et ses propres convictions. Certains vont jusqu’à la mort pour les défendre, d’autres choisissent de fuir devant la mort. A voir de très près, dans mes œuvres, tous les personnages sont des héros car ils portent les lourdes responsabilités que je veux bien leur donner.

 

Chaque fois que la mer a été évoquée dans votre roman, elle est dépeinte sous les traits d'un monstre. Quel effet recherchez-vous?

J’avoue que si on s’était rencontré plus tôt, j’aurais préféré le mot « monstre » à celui de « bête » que j’ai employé dans l’œuvre. Cela pour effaroucher davantage les lecteurs. La mer est comparable à une bête qui déchiquette lentement mais sûrement sa proie, la grande île qu’est l’Afrique. C’est aussi une sorte anthropomorphisme dont l’effet est volontairement de montrer à ceux qui l’ignorent que nos pays côtiers sont les victimes impuissantes de la mer. On dégage des milliards pour combattre le terrorisme dans le monde, mais on s’efforce d’oublier que la mer est la plus grande des terroristes puisqu’elle émiette nos villages!

 

Ces derniers jours la presse parle quelques fois de l'avancée de la mer. Pensez-vous que votre roman y est pour quelque chose?

J’ai fait aussi cette remarque, et c’est agréable de savoir que la Côte d’Ivoire réagit. Mais, cela ne suffit pas car c’est une question qui doit être surtout une préoccupation mondiale. Je salue nos dirigeants pour ce qui se fait actuellement même si cela ne me rassure pas. Egni Dibo l’a dit dans l’œuvre, ces discours et ces images télévisées n’aboutissent pas à des actions concrètes. L’embouchure de Bassam est ensablée depuis plus de six ans. Le quartier France où se déroule notre abissa national est menacé. A Lahou, une Ecole de pêche construite à coups de millions est en train d’agoniser … L’aéroport international Félix Houphouët-Boigny, la route de Bassam et la commune de Port-Bouët sont en sursis. Si mon ouvrage peut contribuer à faire prendre conscience du drame qui nous guette, c’est tant mieux. En tout cas, nous ne baisserons pas les bras. Nous projetons sillonner le pays pour faire passer notre message de paix et de réconciliation…L’espoir ne sera pas noyé comme Bill-Wharf (Rires).

 

Interview réalisée par ETTY MACAIRE

 

 In Le Nouveau Courrier du 9 août 2013



14/08/2013
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